"Un film n'est pas un rêve qu'on raconte, mais un rêve que nous rêvons tous ensemble en vertu d'une sorte d'hypnose, et le moindre défaut du mécanisme réveille le dormeur et le désintéresse d'un sommeil qui cesse d'être le sien"
Jean Cocteau

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mardi 24 janvier 2017

Les liaisons secrètes (1960) ou la déconstruction de la famille modèle




Eclatement du noyau dur

Les liaisons secrètes (Richard Quine, 1960) est l'approche, cette fois-ci, d'une tentative de s'extraire du monde, par le seul moyen de la pratique de l'adultère. Le film mise à lui seul sur la déconstruction complète du cocon confortable et sécurisant qui caractérise la famille. Derrière sa façade à l'image granuleuse et colorée, aux couleurs flamboyantes, le film pose des questions sur l'amour, le mariage, l'engagement que constitue une vie à deux, ou à plusieurs : les enfants, charge imposante et sérieuse, qui, du fait de leur dépendance, constituent un travail que l'on se doit d'effectuer à plein temps. La famille, cercle qui fait de l'être humain un être social qui ne peut déroger aux règles, puisque les choses sont ce qu'elles sont : on se marie, on a des enfants, un travail, et soudain, on devient chef de famille avec une grande maison, perdu dans un jeu d'échec qui constituera toute notre vie durant le restant de nos jours. L'amour, si d'amour il y a, ne peut être que dans la famille, qui, dorénavant, sera le noyau dur de l'ensemble de notre existence. 

D'une manière somme toute classique - mais seulement dans sa forme, et non dans le fond - Les liaisons secrètes propose de déconstruire tout ça. Il propose, à l'aube des années 1960, d'instaurer une autre forme de réflexion, quant à l'existence de l'être humain moderne, et pour cela, choisi de narrer le déroulement d'un adultère. Eloge de l'adultère ou non ? Là n'est pas le propos, et Richard Quine, le réalisateur, l'a très bien compris. Seulement ici, la famille est en train de mourir. Elle se délave tendrement de ses couleurs, elle se délite, il n'y a plus de désir dans ses entrailles, plus de vie, plus d'envie. C'est la décadence de la famille modèle américaine, dans ce qu'elle a de plus sage. 
Puisque derrière la sagesse du film, derrière son classicisme, la propreté du désir et des sourires langoureux, il y a un trou béant, exactement comme celui de Margaret Leighton dans Frontière Chinoise. D'ailleurs, les trois films - Frontière Chinoise, Le Dernier des géants, Liaisons secrètes - (tous trois projetés lors de la rétrospective Hollywood décadent à la Cinémathèque Française), possèdent, de part leur classicisme, ce quelque chose d'une mélancolie cachée dans les entrailles de l'image. C'est le sentiment d'un manque, d'un vide, d'un gouffre : la raison en est flagrante, puisque ici, tout se déconstruit, tout est dépecé, remis en question dans ses moindres viscères. Et c'est ce qui fait de ces films de très grands films, sobres, droit, imparables.

C'est ce plan, magnifique, sur le visage d'un enfant, qui nous rappelle que le personnage interprété par Kirk Douglas a des responsabilités, et que malgré son désir qui le mène ailleurs - une liaison amoureuse, qui le conduira droit dans l'adultère -, il a des enfants, deux fils. Ce gros plan est comme la mise en condition adressée au spectateur, le message subliminal face à une vie familiale plus importante que tout le reste. C'est cette petite voix qui chuchoterait à l'oreille de Kirk Douglas "Tu as un fils, beau comme un ange, qui boit son verre de lait en essayant d'établir le contact avec toi. Tu as des responsabilités, ne fout pas ta vie en l'air." Ce plan, très court, sur le visage de l'enfant buvant un verre de lait, et sur la courte discussion qu'il a avec son père, est magnifique.

Etiquettes

Il n'y a qu'à seulement voir cette unique scène, bouleversante quant aux nombreux questionnements qu'elle implique. C'est de la philosophie de comptoir dans un salon, où deux personnages se retrouvent soudainement englués dans le questionnement de leur propre vie. Larry (Kirk Douglas) et son ami Roger (Ernie Kovacs), écrivain raté, alcoolique et dépressif, se retrouvent à discuter, longuement, sur les aléas de la vie. Sur les écorchures qu'elle peut impliquer, sur les blessures qu'elle peut provoquer, peut-être, parfois, trop brutalement. Alors c'est au personnage de Roger, un verre à la main, l'alcool déliant les langues, de se confier à son ami, sur les blessures qu'il a dans le ventre. Cette scène, magistrale, est empreinte d'une tendresse amicale et humaine inégalable. C'est l'empathie que les deux personnages parviennent à transmettre qui font de ce moment échoué au milieu d'un film, un instant de grâce, désespéré, et désespérant. Ainsi, c'est à Kirk Douglas de dire, en échange, à l'homme en face de lui, que lui aussi est paumé. Aussi paumé que tous les autres. Coincé dans des étiquettes qui ne lui conviennent pas, incarcéré dans des schémas, des normes qu'il faut suivre à la lettre.

Les "étiquettes" dont parle le personnage - étiquettes d'architecte, de mari, de père, d'homme - (pensée terriblement juste et actuelle à l'ère moderne que constitue notre époque), c'est la remise en question de l'existence moderne de l'individu, perdu dans une société qui ne lui laisse pas la place d'être lui-même, dépouillé des parement qui constituent toute sa vie entière, pour accéder au désir d'être enfin ce qu'il est. Un homme libre.

Ici, la liberté, c'est le choix de se défaire de sa vie familiale et contraignante. C'est le choix de remettre en question sa vie de couple, et de chercher autre part. C'est le choix de ne pas être un père de famille pour ses enfants, et ce sont les conséquences que cela endure : une femme désespérée, qui, au bord du gouffre, déclare, sans doute pour la première fois de leur vie de couple, tout l'amour qu'elle a pour son mari. C'est le constat d'une impossibilité à ne pas aimer. Alors soit on aime, soit on cherche ailleurs, mais cela revient au même : au final, ne reste plus que cette recherche d'amour, perpétuelle, et inextricable, pour tous les personnages du film. Les étiquettes dont parle le personnage interprété par Kirk Douglas, sont comme la raison même de sa recherche intime et personnelle d'un amour qui se trouverait hors du noyau familial. C'est la recherche d'un désir de liberté qui conduirait le personnage, irréfutablement, à tomber dans l'adultère. C'est la quête d'un homme qui n'en peut plus, qui craque.

Quête de liberté

Ainsi, nous pouvons nous demander si l'acte de construire des maisons - son métier d'architecte - ne serait pas l'image transposée de sa recherche d'un foyer ? Ou alors, se serait simplement le besoin fondamental d'une autre maison, d'un lieu d'échappatoire, en altercation avec son unique véritable foyer : sa famille. Perpétuer l'action de construire et créer des maisons, se serait peut-être pour le personnage, l'explication d'un désir inconscient de prendre de l'air, de chercher un foyer autre part, ou, simplement, de s'évader, de s'extirper de ses "étiquettes" qui ferait de lui un prisonnier en proie au gouffre de la condition humaine. Ainsi, la luminosité ambiante du film, aux couleurs comme extirpées d'un tableau de Edward Hopper dépouillé de son rouge, serait comme le symbole de cette quête d'évasion.

Ici, c'est la quête d'un changement, la quête d'un désir (l'adultère) qui empêcherait le personnage à se laisser morfondre dans une vie de famille automatisée. Pourtant, l'un des personnages lui dit : "Tu as de la chance de travailler à la maison. Tu as trois minutes de marche, de la cuisine au salon, du salon à ton bureau." C'est encore cette déconstruction de la famille modèle, où nous observons l'homme rester au foyer, au lieu de partir travailler. Mais ici, il y a contradiction. Le personnage enfreint les règles de sa vie de famille en tombant amoureux d'une autre - elle même épouse et mère de famille - et pourtant, dans son désir de s'éloigner de son cocon familial, il y reste : son bureau d'architecte ne lui laisse pas le temps de décompresser, de se poser. Avant même qu'il est eu le temps de décrocher le téléphone pour appeler sa blonde, son fils de dix ans arrive, prétexte d'une dispute avec son autre frère. Ils sont donc deux. Deux enfants aux visages comme ceux des anges, et pourtant, ils restent effacés, pour laisser place à autre chose, de plus important : l'intrigue centrée sur une "liaison secrète", si ce n'est des liaisons. Pourquoi d'ailleurs, cette traduction française au pluriel ? Kirk Douglas nous cacherait-il quelque chose ? Quelle est-elle cette autre femme du titre ? Quelles sont-elles ces liaisons, si ce n'est autre chose que les rêves, multiples, quêtes ou désir d'ailleurs, liaisons avec l'intime, d'un personnage qui chercherait à se défaire de ses étiquettes, pour mieux relier le tout, au désir de vivre ?

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